« En octobre prochain, je vais fêter mes 50 ans de travail, à une moyenne d’environ 50 heures par semaine.
Eh oui, j’ai façonné ma première baguette de pain, roulé mon premier croissant et porté mon premier sac de farine de 50 kilos à 16 ans. Mon objectif était simple : payer mes skis, mes forfaits et mes compétitions.
Issu d’une famille très modeste de six enfants, né dans le Haut-Jura, avec trois générations de cheminots SNCF derrière moi, je n’étais vraiment pas destiné à devenir entrepreneur. Comme quoi, en France, tout est possible.
À 16 ans, j’ai surtout découvert un métier et une filière passionnante. Une filière où, pour réussir, il fallait se lever tôt, apprendre et transpirer. Pas de carrière sans effort, pas de progression de salaire sans engagement, pas d’avenir sans de longues heures de travail. Cela ne m’a jamais empêché d’être heureux, bien au contraire.
Alors je trouve surprenant, et même inquiétant, de nous voir aujourd’hui nous déchirer autour de 40 années de travail à 35 heures maximum, quand il faudrait peut-être raisonnablement envisager de travailler 43 à 45 ans, à 39 heures par semaine.
Je dis bien : raisonnablement.
Car derrière le débat politique se cache une question toute simple : comment allons-nous payer notre modèle social ? Certainement pas uniquement avec l’argent de celles et ceux qui réussissent. Beaucoup commencent à se fatiguer de régler toujours davantage l’addition, sans reconnaissance et parfois même avec une forme de mépris de la part de certains responsables politiques.
Il existe aussi une autre question, une question de « sens », comme le disent si bien les jeunes générations. Peut-on imaginer travailler pendant 40 ou 45 ans sans prendre de plaisir à ce que l’on fait ? Sans être heureux dans son travail ? Sans avoir le sentiment de contribuer au bien commun et au financement de nos acquis sociaux ?
Vous allez peut-être être surpris, mais je n’ai pas choisi le 1er mai, fête du Travail, pour célébrer mes 50 années de vie professionnelle. J’ai choisi octobre, avec le lancement des Tremplins de l’Audace à Besançon et à Bordeaux.
Pourquoi ? Parce que j’ai envie de revivre, à travers ces porteurs de projets, ce que j’ai moi-même vécu. Retrouver ce qui m’a animé pendant toutes ces années, cette envie qui me faisait me lever chaque matin. Et surtout passer le relais à celles et ceux qui créeront les emplois de demain.
Cela fera peut-être sourire certains, mais comme le disait un excellent ami entrepreneur : « Avant de distribuer les richesses, il faut d’abord les créer. » Et qui les crée ? Les entrepreneurs et leurs équipes.
Certains vont encore me trouver lourd avec la valeur travail. Tant pis. Il faudra bien finir par nous demander pourquoi, autrefois, nous rêvions de trouver un travail et pourquoi, aujourd’hui, beaucoup en rêvent moins. La réponse n’appartient ni à un camp ni à un autre. Elle est collective et elle sera décisive pour notre avenir.
Alors en octobre, ce sera sans bougies, mais avec une ambition : allumer le feu de l’entrepreneuriat partout en France et redonner l’envie d’avoir envie. »
Entrepreneur audacieux et figure du monde économique régional en Bourgogne-Franche-Comté, Jean-Philippe Girard accompagne depuis plus de trente ans les dirigeants dans leurs projets de développement. Observateur attentif de la vie publique, il signe régulièrement dans nos colonnes un billet d’humeur où se mêlent convictions, expérience de terrain et franc-parler.
Photo : Jonas Jacquel
Contributeur : Jean-Philippe Girard